Presse – Nicolas TARDY

Bruno Fern, Libr-critique, 9 mai 2018

Comme l’indiquent son titre et sa couverture vivement colorée, ce livre tourne autour d’un double soleil issu de Sun Ra, nom de scène que s’est donné en 1952 l’excentrique compositeur et pianiste de jazz Herman Poole Blount. Il comprend des textes qui vont d’une ligne à une page et dont le nombre coïncide avec celui des années (soit autant de révolutions terrestres) que vécut ce musicien, de 1914 à 1993. Qu’on ne s’attende cependant pas à trouver ici une biographie car Nicolas Tardy s’attache plutôt à retracer l’histoire d’une large partie du XXsiècle à travers le prisme de Sun Ra et en mettant en œuvre une contrainte d’écriture très originale qui produit d’intéressants effets sur la lecture : les différents personnages, réels ou fictifs (appartenant à la littérature, au cinéma ou à la BD[1]), les lieux, les objets symboliques et les événements majeurs de l’époque traversée ne sont jamais désignés en recourant à des noms propres mais par des périphrases qui renvoient à des formes et/ou à des couleurs – par exemple, pour les drapeaux : « une nation où le bleu, le blanc, le rouge forment une étoile » ou bien « une nation blanche ayant une ancienne croix solaire comme nouveau symbole » (en 1936). Autrement dit, pour qualifier ce protocole, il faudrait, dans la phrase qui correspond à l’année 1921, « le monde est tout ce qui a lieu, est lisible », remplacer l’adjectif par « visible ». Cette procédure génère des énoncés qui se répètent (faisant ainsi écho au caractère répétitif de certaines compositions de Sun Ra et à son nom doublement solaire) et paraissent souvent étranges (« L’année terrestre suivante, un voyageur spatial blanc, venu d’une nation rouge, meurt en revenant sur un astre bleu. »), désorientant le lecteur et l’obligeant à chercher sans cesse de qui ou de quoi il est question.

Ce jeu est aussi léger que sérieux car, au-delà de la performance, un tel choix d’écriture est explicable par de multiples raisons . Tout d’abord, on peut citer l’importance, comme chez la plupart des pratiquants, de cette « musique dont la dernière lettre se répète », de la discrimination envers les Noirs américains[2], thématique qui revient ici régulièrement, hélas, du premier texte évoquant l’État où naquit l’intéressé, l’Alabama, «  une partie d’une nation à la bannière étoilée séparant le plus les noirs et les blancs » jusqu’à l’avant-dernier : « des forces de l’ordre blanc ressortent blanches comme neige et déclenchent des violences noires de colère dans la cité des anges ». Par ailleurs, cette place accordée aux couleurs est notamment étayée par la transition entre les touches d’un piano, instrument joué par Sun Ra, et celles d’un « clavier associant couleurs et sons », en 1923, l’« homophone », créé par le Russe Vladimir Baranoff-Rossiné, et par la présence récurrente des peintres (Malevitch, Klein, Warhol, etc.). En plus de ces motifs, la plupart des autres font allusion à l’univers propre à l’atypique fondateur de l’orchestre nommé Arkestra puis Solar, Myth Science, Astro Infinity et Intergala – il en est ainsi pour l’espace, fréquemment évoqué à travers les étapes successives de sa dite conquête, Sun Ra étant à l’origine d’une philosophie « cosmique » quelque peu délirante. Évidemment, l’histoire de la musique, de ses techniques et de ses principaux acteurs, de Louis Armstrong à Prince, constitue elle aussi l’un des fils à suivre. De plus, l’écrivain qu’est Nicolas Tardy n’oublie pas ses pairs – par exemple, en 1933, « une blanche adepte de la répétition textuelle, venue de cette nation pour s’installer dans une nation où le blanc sépare le bleu et le rouge, écrit sur elle-même par le filtre d’une autre blanche[3] » ou, en 1943, quand « sont publiées des aventures princières avec rose et renard ». Quant aux grands événements politiques, ils apparaissent également, du début de la 1ère guerre mondiale à la fin, en 1989, d’un « conflit larvé et glacé ». 

Au bout du compte, l’auteur parvient donc subtilement – et souvent avec humour : en 1965, « des pierres qui roulent, blanches, ne sont pas satisfaites – et le chantent » – à illustrer ces mots de Sun Ra cités à la toute fin du livre : « Je ne fais pas partie de l’histoire – je fais plutôt partie du mystère, qui est mon histoire. »

[1]    Je viens tout juste d’apprendre que Sun Ra était à l’origine de Sun Rae, l’un des personnages de la série Valérian, agent spatio-temporel.

[2]    « Colored people »…

[3]    Gertrude Stein et Alice B. Toklas.

source: www.t-pas-net.com/libr-critique/chronique-nicolas-tardy-gravitations-autour-dun-double-soleil-par-bruno-fern


Isabelle de Montvert-Chaussy, Sud Ouest Dimanche, 6 mai 2018

Il y a toujours des éditeurs amoureux de la poésie contemporaine et qui travaillent le livre dans sa globalité, jusqu’au plomb ou la sérigraphie. Le pari est risqué, mais le résultat séduisant. Série discrète, une maison d’édition bordelaise qui porte bien son nom, a publié sept titres en deux ans. Microstructure, méga-exigence. Xavier Evstigneeff et Vincent Lafaille ont l’ambition de « mettre les textes en livre », avec une idée de la forme qui naîtrait du texte et se concevrait en symbiose.

C’est le cas de « Gravitations autour d’un double soleil », jolie couverture un peu psychédélique, au format carré comme une pochette de CD. Nicolas Tardy y raconte toutes les années terrestres de Sun Ra, le jazzman. Écriture incisive, rapport aux couleurs (que l’on devine sur la couverture signée Alfred) et traitement étonnant du blanc. C’est de la vraie poésie en prose. D’une belle élégance, Nicolas Tardy joue avec les périphrases et le parhélie (pour des métaphores du soleil) pour aborder les étapes de la vie de Sun Ra, toujours contextualisées. En filigrane : les guerres, le premier clavier, les émotions musicales, la BD (Sun Ra a inspiré un personnage de « Valérian » à Christin et Mézières), le cinéma et la télévision, les découvertes spatiales, l’Univers, le combat des Afro-Américains, « un leader noir qui prônera la paix », « un blanc pilotant un avion » tué par un engin venu de l’espace… Jamais de patronyme, il faut toujours dépister, fouiller sa mémoire, et c’est ce qui rend ce texte excitant, magnétisant.

La gravitation, c’est à la fois une force d’attraction et un champ d’ondes qui nous retient au sol. Tardy, lui, nous retient longtemps dans un minuscule ouvrage.

source: Sud Ouest Dimanche du 6 mai 2018


Patrice Luchet, 1er mai 2018

L’embrassement de l’Histoire

Chaque lecteur a ses habitudes de lecture, je connais une lectrice qui sent, hume les livres en les feuilletant délicatement. Pour ma part, dans les librairies, je papillonne souvent, je regarde les livres. Qu’est-ce que je regarde ? Le nom des auteurs, le titre des livres, leur couverture. Avant de lire le livre de Nicolas Tardy, il y a une approche visuelle qui nous saisit, de noir, de rouge, de blanc et de bleu. Deux yeux en flamme observent le promeneur. Scruté de la sorte, on ne peut qu’ouvrir, le livre, le feuilleter et pour ceux qui veulent, le sentir. Il est vrai que le dessin tracé et coloré par Alfred éclate et rayonne. On ne peut que remercier Vincent Lafaille et Xavier Evstigneeff, les éditeurs, d’avoir permis l’existence d’un tel livre.
Une fois senti, on sent qu’on ne va pas s’ennuyer, Nicolas Tardy n’est pas du genre à se moquer de son lecteur, même s’il n’hésite pas au clin d’œil. Combien d’auteurs oseraient, oseront débuter un livre par « débute ». Est-ce un ordre ? Un conseil ? Ou est-ce tout simplement pour nous amener l’information qui nous manque ? C’est ici que débute l’histoire.
Alors l’histoire débute dans l’Histoire, chacun reconnaîtra s’il le souhaite le pays où sévit la discrimination entre noirs et blancs, où les conflits entre nordistes et sudistes ont laissé des traces. L’auteur nous amène tout de suite dans l’art de la référence, prenez garde, ne voyez pas là une « accumulation vite », comme le dirait J. J. Viton mais bien une construction, un tissage minutieux comme on en a connu avec Vincent Sabatier. Et déjà, la première guerre mondiale n’aura jamais été nommée avec autant d’ellipse et de teneur, « débute un conflit mondial – premier à porter ce nom ».
Et nous voilà embarqués dans le tourment de l’Histoire que retient une année. Pas dans sa vie, dans notre vie, même si on parle d’une histoire mondiale universelle. Comment retenir un évènement ou deux ou trois qui soient universels sans paraître présomptueux, trop autocentré ? Là, Nicolas Tardy excelle car il n’y a pas là, la constitution d’une histoire, qui serait la vraie Histoire, un musée de l’Histoire, un musée à l’Histoire comme certains, moins honnêtes, ont voulu créer des musées de l’identité, non Nicolas Tardy évite ces traquenards, car page à page, l’Histoire l’intéresse, le passionne mais pas autant que la langue et cette manière de dire. Reznikoff s’y était pris autrement. Frank Smith autrement encore. Marius Loris encore autrement. Chacun utilisant, interrogeant l’Histoire, pour la faire littérature. Nicolas Tardy ne s’en laisse pas compter, il délivre son chemin.
Et ce chemin va vous pommer/paumer, autant se le dire, l’accepter car ce n’est pas un problème, bien au contraire, de paumer, on sera bien vite pâmé, alors quand on reconnaîtra un clin d’œil à Malevitch, à Klein ou à un autre artiste, on sautera de joie sur son siège car Nicolas Tardy a prévu aussi de nous procurer du plaisir. Le plaisir de trouver ce que, lui, a trouvé et qu’il a laissé sur le bord du chemin. Nous voilà petits poucets. Quelques reliefs de l’histoire sont posés et si on y farfouille, si on s’approche d’assez près, cela peut raviver quelques souvenirs. Il y a de la joie à lire Nicolas Tardy.
Parfois, tout joyeux, on en fait trop. Mais allez savoir s’il n’a pas tout prévu. Alors on se questionne quand « l’année terrestre suivante, le monde est tout ce qui a lieu, est lisible », on se dit que l’on diviserait bien ce vers, cette ligne en trois phases. La première à dominante de « a » et de « e », la suivante en « o » et la finale en « i » et « e ». On sent que toutes ces voyelles ne peuvent être un hasard. Alors quelle est la bonne distance de lecture ? Lit-on trop fort ?
Souvent on évoque l’Histoire qui s’embrase, et à un « s » près, on pourrait être d’accord, puisque ici et maintenant, on embrasse l’Histoire. Et pour cela, Nicolas Tardy peut compter sur ses vieux démons, l’art du ready-made car quand c’est à ce point ciselé, tranché pour obtenir un résultat si pointu et pourtant si léger à la lecture, on a non plus envie d’embrasser l’Histoire mais bien son auteur ? Comme avec cette phrase subtile, « un projet nucléaire est lancé, une réaction s’enchaîne », on est page 42 bien sûr.
Un peu plus tard, on se retrouve à l’époque où le rock fait fureur, page 65, une page , une année, on obtient ce que l’on attend maintenant depuis un moment, car à force de lire, on construit ses propres ready-made, espérant les retrouver sous la plume, pardon le stylo, ou plutôt le clavier, que dis-je le marteau piqueur de Nicolas Tardy. Ainsi « des pierres qui roulent, blanches, ne sont pas satisfaites et le chantent ». Ah les Rolling Stones. On l’espérait, on l’attendait. Nicolas Tardy nous a fait écrire dans notre tête ces pierres qui roulent, avant de les placer sous nos yeux sur la page, il avait donc tout prévu. Il écrit, on lit, on écrit dans nos têtes, on lit c’est écrit.
Dans une critique récente, je lisais à propos d’un auteur que la langue n’a plus de secrets pour lui. Disons que Nicolas Tardy nous livre des secrets, des phrases au secret bien caché et pour parvenir à cela, il est nécessaire d’avoir une certaine maitrise de la dite langue. Il ne suffit pas d’être un virtuose pour jouer de la musique, encore faut-il avoir quelque chose à dire mais nous ne trouverons jamais tout ce qui est dit. Accepter de ne pas tout comprendre, il y avait bien longtemps qu’en tant que piètre lecteur de Flaubert, Joyce, Foster Wallace ou Proust, j’avais accepté cette évidence, de ne pas accéder à tout. Les bribes me suffisent. Et ce texte de Nicolas Tardy est de cette trempe.
Un livre de Nicolas Tardy bien trempé, de la lignée de son « Routines » ou de son « comment j’ai découpé certains de mes poèmes », mais qui pousse encore plus loin l’écriture et son résultat. Un livre qui retrace les moments de la vie d’un musicien mais pas seulement car c’est autour de cette vie que gravitent la musique, les arts plastiques, la littérature, l’Histoire.

source: Facebook série discrète